Groupe d’Action Francophone pour l’Environnement
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Environnement et droits de l’Homme en Haïti : quel destin ?

Le Groupe d’Action Francophone pour l’Environnement (GAFE) encourage la gouvernance locale afin que la communauté prenne en charge la gestion de son propre développement de manière locale et durable en Haïti. David Tilus, son président, nous explique pourquoi il a accepté l’invitation de l’Union Européenne (UE) à se rendre en Belgique au 21ème Forum UE – ONG dont la thématique portait sur « Droits de l’homme : Bâtir un futur environnemental équitable ».

Le National : L’Union européenne (UE) vous a invité à participer à Bruxelles au 21ème Forum UE – ONG dont la thématique portait sur « Droits de l’homme : Bâtir un futur environnemental équitable ». De quoi s’agit-il ?

David Tilus : Le Forum est un espace de l’UE pour présenter ses mécanismes, ses outils et ses instruments de protection des défenseurs des droits humains et de l’environnement. L’UE insiste aujourd’hui sur l’importance de l’environnement et du changement climatique dans la définition de ses politiques. Le Forum réunit des militant-es de tous les continents. Il permet aux acteurs de la protection de l’environnement de se rencontrer et de réseauter. Enfin, à travers le Forum, l’UE est à l’écoute des problématiques que rencontrent les militant-es dans leur milieu et leur contexte d’intervention ; c’est important pour nous. 

 LN : La question du lien entre les droits de l’homme et l’environnement est de plus en plus prégnante dans la réflexion internationale. Plusieurs rapports de l’ONU montrent que la dégradation de l’environnement et le réchauffement climatique peuvent porter atteinte aux droits économiques, sociaux, culturels, civils et politiques fondamentaux. Qu’en est-il en Haïti ?

David Tilus : Depuis longtemps déjà, les hommes et les femmes tentent de dompter la nature et de l’asservir à leurs fins propres. Aujourd’hui, le réchauffement climatique nous met devant le fait accompli ; l’humanité n’est pas en « dehors de la nature », elle en est un élément au même titre que les autres éléments qui la composent, vivants ou non. Tous sont intimement liés. 
L’Humanité est à un carrefour de son Histoire, elle a des choix à faire ; soit elle opte pour la politique de l’autruche et elle court à la catastrophe, soit elle profite de l’opportunité qui lui est offerte aujourd’hui pour rectifier la trajectoire, à travers notamment des politiques publiques ambitieuses, des stratégies économiques durables et respectueuses de la vie. Le capitalisme, le matérialisme, et j’irai même plus loin en disant que la gouvernance mondiale actuelle, tels qu’ils existent sont à l’agonie. Partout dans le monde des citoyen-nes se révoltent pour revendiquer des droits fondamentaux (droit à la dignité, droit au respect, droit à un environnement sain...). C’est, à mon avis, le crépuscule d’un système basé sur la corruption et l’impunité. Haïti ne fait pas exception. Depuis plus d’un an et demi le peuple se révolte contre un système véreux et corrompu, incarné par son gouvernement actuel. Les financements destinés au mieux-être de la population ont été détournés. Rien ou presque rien n’est fait sur le plan environnemental. Notre pays est comme vous le savez particulièrement vulnérable aux effets du changement climatique : le dérèglement des saisons, la perturbation des rythmes pluvieux (la pluie ne vient plus quand on l’attend et vient en force quand on ne l’attend plus), l’intensification des phénomènes climatiques extrêmes, la sécheresse, l’érosion des sols ou encore la montée des eaux... On observe désormais, de plus en plus, ici et là, la multiplication de conflits pour l’eau entre usagers et agriculteurs. Ce sont des signes qui ne trompent pas. Nous n’avons d’autre choix que d’agir. 

LN : En tant qu’association œuvrant en Haïti, que retirez-vous de cet événement ?

David Tilus : Le Forum m’a permis de rencontrer des institutions de protection des défenseurs de l’environnement qui prodiguent des conseils et un appui juridique fort utile, et, de fait, de sortir de l’isolement dans lequel nous pouvons nous sentir en Haïti. On a parfois le sentiment d’impuissance face à l’ampleur de la tâche et de la faiblesse de nos moyens. C’est bon de ne pas se sentir seul dans une lutte qui ne concerne pas seulement Haïti mais toute la planète. 

LN : Quelle est la place des citoyens dans la protection de l’environnement en Haïti ?

David Tilus : Trop souvent les organisations de la « société civile » ne se préoccupent de l’environnement que lorsqu’il est synonyme de financement ! Le changement climatique est devenu « à la mode » dans les appels d’offres de la communauté internationale. De nombreuses organisations s’improvisent expertes dans le domaine. Cela est préjudiciable pour tout le monde bien qu’il soit impératif que tout un chacun se sente concerné par la protection de l’environnement. C’est dans cette optique que le GAFE mène notamment un plaidoyer pour le bannissement total, définitif et inconditionnel des contenants alimentaires à usage unique en polystyrène expansé qui est par ailleurs rappelons le interdit par arrêté ministériel depuis le 10 juillet 2013. Il a su mobiliser des citoyen-nes pour mener ce combat. Ensemble ils organisent des actions collectives pour dénoncer l’inaction et la complicité de l’Etat dans un vaste réseau mafieux de contrebande. Les risques sont réels. Des militant-es sont régulièrement victimes de menaces et d’intimidations. L’une d’entre eux a même été victime d’une attaque directe de la part d’un élu local !

LN : Un dernier mot pour conclure ?

David Tilus : Permettez-moi de sortir du cadre de l’entretien, en faisant un plaidoyer pour le pays. Le peuple haïtien est à un carrefour décisif de son Histoire. Il lui revient maintenant à lui et à lui seul d’écrire les chapitres d’un Pacte Social. Un Pacte Social qui garantit à tous les enfants une éducation de qualité et non pas seulement le droit d’aller à l’école. Un Pacte Social pour que chaque Haïtienne, chaque Haïtien vive dans la dignité. Un Pacte Social pour que la force de travail et de production soit reconnue. Un Pacte Social pour que les richesses soient équitablement réparties. Un Pacte Social qui assure une place égale aux femmes dans les prises de décision. Un Pacte Social pour l’émancipation des territoires. Un Pacte Social qui prend en compte les enjeux et défis auxquels Haïti sera confrontée à moyen et à long termes. Un Pacte Social qui pose les fondements fondamentaux à la construction d’une Nation haïtienne sans distinction de couleur, de rang social ou économique, de religion ou que sais-je encore ? Alors que faire me direz vous ? Il faut saisir l’opportunité de poser les vrais problèmes et d’en finir avec un système archaïque, matérialiste et déshumanisant. Il faut s’engager ! S’engager pour défendre des principes et des valeurs, non pas par opportunisme mais par conviction. Il est temps que les femmes et les hommes intègres de tous les âges se fassent entendre dans les cercles politiques, économiques et sociaux. Il est temps de barrer la route aux « bandits » qui usurpent notre futur à tous !

Article publié dans le journal Le National du 10 décembre 2019